Extrait : Au nom du Père et du Fils

 

 Note
Le texte collé à gauche est le narrateur universel

Le texte italique en retrait est la narration de Henderson

Au nom du père et du fils

Le bruit d’une explosion tout proche me ramène péniblement sur le coteau. Est-ce parce que je suis assourdi par la déflagration que je n’entends pas les supplications de Popâ ou est-ce la panique de perdre cet homme?

— Wôôô, Fils. Lâche moé pis fous le camp! S’te plaît, sauve-toé !

Malgré sa jambe arrachée par l’explosion et ses cinquante-six hivers canadiens, il m’agrippe le dos de ses énormes mains de colon et me brasse comme un pommier.

— Arrête, Fils. Sacre ton camp, joual vert, pendant qu’tu peux !

J’ai presque fini ce foutu garrot. Je suis terrifié, mais ma tête et mes mains tremblantes refusent d’abandonner. Mon corps tout entier a fait son libre choix. On vit ensemble ou l’on meurt ensemble ! Je refuse de perdre mon père, mon mentor et mon meilleur ami le même jour !

— Non, Popâ. J’vous lâche pas icitte, point final !

Puis, soudain, les mains de Père relâchent leur emprise. L’une me caresse même affectueusement le dos. Je l’ai enfin convaincu... La main déposée tendrement sur mon épaule, il me dit d’une voix si douce que le bruit des canons et des hommes disparaissent dans un silence miséricordieux : Francis ! C’tait tout un honneur d’être ton paternel. À c’t’heure, tu dois vouère à Marie et mes petits-enfants.

Je me retourne lentement. Horrifié, je fixe le pistolet à silex qu’il pointe sur sa tempe. Ses yeux m’enveloppent d’un regard serein et affectueux pendant qu’il me caresse la joue.

— T’as pus le choix : sauve-toé, Fils !

Les deux hommes, qui étaient prêts à donner leur vie l’un pour l’autre, se regardèrent dans un silence criant de désespoir et d’affection. Le fils cherchait désespérément un argument pour le convaincre, mais connaissait trop bien son père pour avoir hérité... de sa tête de cochon !

J’ai eu la seule idée acceptable aux yeux d’un père. Je saisis mon couteau et scrute les alentours pour constater que la furie de Mahigan semble encore garder les Anglais à distance. Je me tourne vers la jambe déchiquetée. D’un coup sec, je sectionne les derniers lambeaux qui retenaient encore le moignon à sa cuisse.

Surpris, en proie d’une vive douleur... et peut-être même un peu choqué, le père s’écria.

— Ayoye ! T’es malade, baptême! Si tu voulais un souvenir, t’avais juste à piquer ma vieille montre !

Popâ possédait cet humour incroyable capable de dédramatiser les pires situations. Ça aussi, j’en avais hérité.

— Depuis le temps, Popâ, que vous vouliez perdre du lard... ben là, c’est fait !
Je prends mon pistolet, le retourne et lui présente la crosse en disant catégoriquement :

— Prenez-le ; j’ai encore utilité de vous !

Il fit une pause pour ajouter calmement.

— Vous avez la raison, j’ai pas pouvoir de vous sauver la couenne, mais vous, vous pouvez encore sauver la mienne!

Le pistolet toujours sur la tempe, j’ai bien vu dans ses yeux intrigués que j’avais trouvé les seuls mots qu’il écouterait.

— Avec les Anglais à nos flancs, j’pourrais jamas m’rendre en bas du coteau. Sur mes épaules, vous me préserverez au moins la tête et le dos. Avec nos deux pistolets en mains, vous pourrez clairer mes arrières. Si vous me ralentissez trop, j’vous garantis que j’laisse tomber vot’e vieille carcasse pis que j’décampe.

Le père Gaulthier n’était tout de même pas suicidaire et la logique complètement tordue de son propre fils le remplit d’une certaine fierté toute paternelle. Son fils avait pris les guides en mains et il était maintenant digne de commander son père. Malgré la douleur qui le tiraillait, il sourit et lui dit.

— T’es une vraie mouche à marde ! Mais qu’est-ce que j’ai faite au Bon Yieu pour mériter un fils aussi égoïste que toé ?

Les deux hommes sourirent et s’entrelacèrent, témoignant d’une affection indéfectible née trente-deux ans plus tôt.

Les Anglais commencent à se refermer sur nous et il est plus que temps de partir. Mais avant, nous rechargeons à la hâte nos armes agrémentées d’une petite spécialité « gaulthière ». Nous enfonçons une double portion de poudre, une douzaine de petites roches et deux plombs dans les deux mousquets et pistolets. Ainsi, nous troquons la précision, dont nous n’aurons pas besoin en courant, au profit d’une pénitence dévastatrice à moins de dix mètres.

Je me lève prudemment, puis soulève mon père sur sa jambe valide. Alors que je m’apprête à l’expédier sur mon dos, il me regarde droit dans les yeux, pointe son gros index ensanglanté sur ma gueule, comme quand j’étais gamin, et me dit :

— Fils, si y faut, t’es bien mieux de m’laisser tomber !
Je le regarde, l’enlace et lui dit :
— Moé ’si, j’vous aime, Popâ !

Il m’embrasse longuement sur la joue, saisit les deux pistolets, essuie ses larmes d’un coup sec d’avant-bras et, avec une bonne grimace de douleur, se penche sur moi en disant d’un ton résolu :

— On a faite not’ part ! Y est temps que tu rentres dîner !

D’un coup de hanche, le fils robuste le coucha sur ses épaules et le positionna afin de se libérer les mains. Puis, il saisit les deux mousquets et les positionna côte à côte.

Les bruits du champ de bataille s’imposent brusquement. Je n’entends plus les cris de Mahigan. J’espère que... Je dois rester concentré sur ma lourde responsabilité. C’est à mon tour d’être un géant et de transporter sur mes épaules l’homme le plus important de ma vie jusqu’au fleuve Gaulthier. Je ferme les yeux et hume profondément l’odeur de l’automne pour me calmer. Mes sens s’aiguisent. Les bruits inutiles disparaissent. J’écoute les conseils de la forêt, ma complice de toujours.

J’étire la tête au-dessus du rocher. Je vois avec soulagement que seulement quelques tuniques rouges se sont enfoncées aussi loin. La densité de la forêt et la pente descendante vers l’hôpital Général seront nos alliés. Je cherche désespérément la meilleure trajectoire de fuite possible ; il n’y en a pas, juste une moins mauvaise que les autres. Je sors. Je surveille chaque branche sèche, au sol comme aux arbres. J’insère la pointe de mes pieds sous les feuilles mortes pour rester silencieux. Les précieux enseignements de Mahigan et d’Anadabi me permettent de parcourir une bonne vingtaine de mètres sans faire le moindre bruit, malgré ma précieuse cargaison.

Puis, le premier coup de feu tant redouté. Le plomb fend l’air âcre de la forêt et arrache l’écorce d’un bel érable qui s’était jeté devant nous. Je regarde l’arbre et le remercie de son sacrifice. Le coup de départ est lancé pour le sprint de nos vies !

L’adrénaline lui explose les sens et les muscles. Un autre Britannique épaule son mousquet à moins d’une douzaine de mètres sur la gauche des colons. Les fugitifs n’avaient aucune chance devant un franc-tireur britannique si près l’arme à l’épaule.

J’aperçois la menace. Je pointe mon premier mousquet et je tire sans l’épauler ni même ralentir ma course. La giclée démesurée m’arrache le canon gonflé et violacé de la main. Le bras et les poignets endoloris, j’abandonne mon vieux mousquet, épuisé, mais assouvi, fumant sur son matelas de feuilles...

Décalotté par sa grenaille, le Britannique détala sans son mousquet encore chargé.

Je fuis en hurlant mon courage et ma peur. J’arme mon dernier mousquet à l’aveugle alors que les plombs ricochent comme pour me rappeler que mes forces ne doivent absolument pas m’abandonner.

Deux Écossais apparurent, courant à moins de quinze mètres derrière les Gaulthier. Malgré le régime amaigrissant du père, les deux fugitifs perdaient rapidement du terrain sur leurs poursuivants. Les deux épées dégoulinantes salivaient à la perspective d’embrocher encore du Français. Rusé comme un Montagnais, le père Gaulthier simula la perte de conscience. Alors que les Écossais étaient à moins de cinq mètres, le père passa le pistolet – qu’il tenait de sa main à l’avant – sous l’aisselle de son fils ; le pointa vers l’arrière et relâchât un demi-kilo de haine dans un nuage de poudre noire. Les plombs, qui atteignirent l’un des poursuivants aux genoux, lui projetèrent les jambes si violemment à l’arrière qu’il atterrit face contre terre, la jupette étalée sur son dos.

Sans ralentir sa course, son compagnon consterné le regarda atterrir au sol. La dernière chose qu’il vit lorsqu’il retourna ses yeux enragés vers le vieil estropié fut l’intérieur du canon de son deuxième pistolet. Le malheureux n’entendit jamais la violente décharge.

Popâ lance en saccade :

— Au nom... du père... et du fils...

Puis, il crache bruyamment, avant d’ajouter :

— Amen!

J’en conclus que ses deux coups de feu ont fait mouche et qu’il va particulièrement bien ! Son humour noir me galvanise alors que mes deux cents livres de muscles commencent à se mutiner. Je ralentis, malgré la pente descendante du coteau. Ma course n’est plus maintenant qu’une marche rapide. Soudain, deux jeunes Britanniques en quête des honneurs de leur roi surgissent du côté de la pente, à quinze mètres directement face à nous. Ils se ruent vers nous, coude à coude et baïonnette en saillie, en hurlant leur courage.

Je m’arrête. J’ai à peine le temps de tourner mon dernier mousquet vers eux qu’ils sont déjà à moins de quatre mètres. Je ferme les yeux et fais feu au centre des deux hommes. Le violent recul de l’arme appuyé sur ma hanche m’ébranle à m’en faire presque tomber au sol. Les deux soldats sont violemment projetés dans les airs dans une vrille opposée, pour atterrir face contre terre.

Je suis sans voix. Je conclus, complètement stupéfait, que je viens d’utiliser le seul miracle que ma maigre dîme paroissiale a pu m’offrir !

Puis, le silence... Peut-être que tous les mousquets étaient vides ? Peut-être que la fuite d’un Français et trois quarts ne valait plus les honneurs de Sa Majesté ? La réponse importait peu à Gaulthier, qui, de toute façon, n’avait plus d’armes pour combattre ni d’énergie pour courir. Chancelant, il tenait encore le canon fumant et éventré de son vieux mousquet. Les colons regardèrent, incrédules, les deux malheureux Britanniques immobiles. Après quelques secondes, l’impayable père conclu :

— T’en avais plein le colon !

Épuisés, vulnérables, mais surtout heureux d’être toujours en vie, les deux miraculés furent pris d’un violent fou rire aussi immoral que suicidaire.

Conscient que les mousquets anglais, s’il en restait, pourraient être rechargés à tout moment, le père ajouta d’un ton doux et affectueux.

— Allez, Fils. On rentre à maison.

Gaulthier jeta son mousquet, replaça son père d’un coup d’épaule et reprit sa descente. À peine trois pas plus loin, le père aperçut un tireur anglais à moins de vingt mètres sur leur gauche. Il vit l’Anglais fermer un œil et coller sa crosse pour tirer. Conscient qu’il était trop tard, il s’écria.

— ATTENTION, À DRETTE

 

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