Extrait : La coupe Middleton

 

 Note
Le texte collé à gauche est le narrateur universel

Le texte italique en retrait est la narration de Henderson

La coupe Middleton

— Allez, messieurs ! Si vous les ratez, ces cibles vont vous trouer la peau à la prochaine salve !

En joue... Prêt... Feu !

Le nuage de poudre se dissipe sur une douzaine de cibles... intactes et victorieuses qui me dévisagent.

McLoud se penche vers moi pour me dire :

— Ils sont vraiment stressés, Sergent. J’vais devoir trinquer avec eux à soir !
Je me rappelle seulement d’avoir haussé les épaules en désespoir de cause.

Le soir venu, le bouffon de caporal entreprit sa mission avec enthousiasme et... dix onces de whisky. La langue bien lubrifiée, il racontait aux recrues, réunies autour du feu, sa récente mésaventure. Un an plus tôt, lors de la bataille de Louisbourg, il avait reçu une flèche dans une fesse. Il leur expliquait que, dans l’attente de la faire retirer par les chirurgiens trop occupés, il fut pris d’une très urgente et sérieuse envie de couler un bronze ! Son mousquet sous le bras en guise de béquille, ce formidable conteur se mimait lui-même, paniqué, en train d’essayer de lever sa tunique et d’abaisser son froc alors qu’ils étaient tous deux cloués... par la flèche ! Son public avait déjà peine à respirer lorsque, tel un chien viraillant pour déféquer, McLoud se mit à tourner autour de son mousquet tout en serrant les fesses :

— Merde, merde, merde, merde !

Trop habité par sa grande prestation, l’acteur éméché accrocha le silex de son mousquet qui cracha la poudre dans un effet pyrotechnique digne des grandes productions théâtrales. Lorsque le sang se mit à gicler de son pied, les rires et les encouragements de son public firent instantanément place à un silence de mort. Ivre ou incrédule, McLoud fixa alors son pied en silence, pendant les quelques bonnes secondes que prit la fumée pour s’élever. Son public explosa de rire lorsque la bête de scène partit à courir en boitant et en gesticulant les bras en l’air :

— Général Wolfe ! Général Wolfe ! Les Anglais nous attaquent !

McLoud était un gai luron, mi-quarantaine, un peu grassouillet, qui devait martyriser son uniforme tous les matins. Mais surtout, c’était un complice et un subalterne dévoué qui épaulait son sergent depuis huit ans. Le genre de soldat qui n’avait pas hésité une seconde, à Louisbourg, à se jeter devant son sergent pour prendre une flèche au cul à sa place.

Sa prestation autour du feu lui coûta un petit orteil et une semaine à l’infirmerie. Aussitôt sorti, il se rendit au mess des officiers pour le débriefing de sa mission d’infiltration. Henderson était assis seul. McLoud se dirigea à sa table et lui demanda la permission de s’asseoir.

Je suis très heureux de revoir mon McLoud. Je m’empresse de saisir son coude pour l’aider à s’asseoir. Il sort aussitôt sa bouteille de « médicament» frelaté déjà à moitié vide et m’offre une dose, que j’accepte poliment. Puis, il la range après l’avoir vidée, au cas où... le bouchon coulerait ! Nous savions tous deux que j’aurais bien besoin de son calmant... Une semaine de repos forcé à l’infirmerie; c’était six jours de plus que nécessaire à mon espiègle de caporal pour cogiter une solution tordue au problème de motivation du peloton. J’ai tout juste le temps de faire une petite prière avant qu’il me lance la phrase tant redoutée :

— J’ai une idée, Sergent !

— Oh, non! Que Dieu protège notre peloton !

— Miss Middleton!

— Miss Middleton?

— Oui, Sergent, Miss Middleton!

— La situation est-elle si critique, Caporal?

— Je crois que oui. Et dans votre for intérieur, Sergent, vous savez très bien que j’ai raison.

Miss Middleton n’était déjà plus une « jeune pousse du printemps » lorsqu’elle avait quitté son bordel de New York pour venir combler ses plus profondes « aspirations » au sein de ce régiment. Elle adorait donner du plaisir aux hommes (... et en recevoir, quand le temps lui permettait !) et elle l’assumait pleinement, tout comme le métier qu’elle avait choisi. La quarantaine avancée, une belle moustache et de belles poignées d’amour, la femme n’était pas moins une confidente généreuse pour ses hommes et ses futurs ex-puceaux.

Après avoir exploité tous ses orifices pendant plus de deux ans et avoir porté plusieurs générations d’« animaux de compagnie », elle démoralisa littéralement la moitié du régiment lorsqu’elle annonça qu’elle prenait une retraite bien méritée... depuis déjà fort longtemps d’ailleurs ! Heureusement, les supplications à genoux du régiment tout entier la convainquirent de prendre la relève de leur cuisinier décédé d’un... empoisonnement alimentaire !

— Je constate, Caporal, que vos « médicaments » n’ont pas altéré votre grande sagesse. Je crains cependant que Miss Middleton ne soit plus en « service actif »...

McLoud baisse la tête en la balançant de côté.

— Je suis au fait de cette tragédie, Sergent !

Mon pince-sans-rire se gonfle le torse puis ajoute solennellement :

— Sergent ! S’il le faut, je suis prêt à me gratter les couilles jusqu’à Noël pour la convaincre du mérite de ses orifices... euh... de ses sacrifices.

Je pose la main sur l’épaule de mon héros.

— Vous êtes un brave soldat, Caporal, mais vous avez déjà donné courageusement votre petit orteil gauche pour notre roi et chié dans votre froc pour votre sergent ! (... j’ai peine à rester sérieux en imaginant encore la scène !)
Vos parents doivent être fiers de vous...

— Vous avez raison, Sergent. Ils ont tout le mérite : je suis né con de même!

— Quel merveilleux don de Dieu! Votre sacrifice auprès de Miss Middleton sera chanté dans nos chaumières, Caporal... Exécution !

Le sourire en coin, je regarde tituber mon bouffon à moitié à jeun. Eh que j’aime ce vieux con. Les hommes comme lui sont d’une valeur inestimable pour le moral de nos soldats, et surtout pour le mien.

Je dois admettre cependant que l’idée de mon complice m’a mis le cerveau en ébullition. Je sais que les hommes sont motivés par ce qu’ils « souhaitent acquérir ». Et en ce sens, les faveurs de Miss Middleton seront une récompense inestimable en cette période de rationnement. Cependant, je sais aussi qu’ils seront tout aussi motivés par ce qu’ils « craignent de perdre ». Cette pensée fait germer dans mon esprit une idée qui ferait pâlir de honte McLoud lui-même...

Le lendemain matin, tout excité, je croise mon ambassadeur. Je l’interpelle en le voyant se gratter les couilles sans ménagement:

— Je vois, Caporal, que vous avez bravement accompli votre mission.

— Oui, Sergent. Mais j’aurais dû me tirer dans l’autre pied, God damned! Y faut vraiment que j’arrête de boire !

— C’est si grave que ça !

— On n’aurait jamais dû la lâcher, Sergent. Y l’ont complètement colonisée ! Ils doivent même l’avoir divisée en comtés, God damned ! Y sont comme des sauvages. Y te tendent une embuscade avec une bonne p’tite odeur de fromage bleu, pis quand tu te présentes le mousquet, y te sautent sur les couilles pour t’les scalper !

Je vous le dis, Sergent : si on l’envoie aux Français, la guerre est finie dans deux mois !

— Caporal, ressaisissez-vous, voyons ! Les impératifs de notre mission justifient que le nombre et l’avancée de l’ennemi soient tenus secrets. C’est un ordre !

— Oui, Sergent ! dit-il en se gonflant le torse.

— Avant que ne tombe votre mousquet, allez voir le barbier pour une petite coupe. Une fois l’ennemi rasé, regroupez les hommes. Je veux leur parler.

— À vos ordres, Sergent.

Les soldats du peloton furent rapidement regroupés devant le colosse qui les surplombait d’une tête. Tel un père, le sergent s’apprêta à leur enseigner les deux règles d’or de la motivation.

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